Elle part un peu plus tard le matin, jamais avant 9h00, parfois même 9h30 ou plus, cela dépendait. Elle n’était jamais habillée de la même façon : un jour tailleur stricte avec cheveux tirés et talons hauts, un autre jour plus informelle, en jean et veste masculine. Mais quoiqu’elle portât, il émanait d’elle une curieuse élégance, mélange subtil de nonchalance, d’apparente confiance en soi, d’insouciance et de sérieux à la fois. Le plus souvent elle revenait au bout de quelques heures, et passait le reste de la journée ou presque devant son ordinateur portable posé sur la table du salon. Cela tombait bien car depuis ma fenêtre j’avais une vue absolument imprenable sur son épaule droite, sa nuque et son écran allumé. C’est ainsi que je compris qu’elle cherchait du travail. En recherche d’emploi, comme on dit. Elle cherchait à se faire employer, à se faire exploiter (si l’on en croit le vocabulaire courant des entreprises qui consiste à « exploiter au mieux les ressources humaines…). Donc elle sortait pour aller se présenter à des postes vacants… D’après l’encyclopédie Larousse, le terme vacant se dit “1) d'une charge, d'un poste momentanément sans titulaire. 2) Se dit d'une place non retenue, non occupée. 3) Biens vacants ou sans maître, biens n'ayant pas fait l'objet d'une appropriation ou objets abandonnés. 4) Succession vacante, succession ouverte pour laquelle il n'y a pas d'héritier connu ou à laquelle les héritiers appelés renoncent.” Le mot vacant désigne donc en gros quelque chose de vide, ou dont on ne veut pas… Et pourtant elle en voudrait bien, elle, de cette vacance, je le savais au travers de ses allers et venues, de ses recherches incessantes sur Internet, de ses regards tristes et souvent las quand elle sortait sur la terrasse pour prendre l’air, un thé à la main. Mais jour après jour, les réponses négatives arrivaient. Cette avalanche de mauvais résultats me titillait et me poussa à être un peu plus indiscret : je me penchais sur son ordinateur, sur cet écran lumineux, porte ouverte sur ses secrets les plus intimes. J’ai du acheté de meilleures jumelles mais je me dis que cela valait le coup, après tout j’avais pris mes vacances pour observer, donc j’observais de plus près, de plus en plus près, avec l’excitation d’un gosse en train de préparer une bêtise en cachette. J’imaginais des découvertes extraordinaires, des secrets inavouables, des relations illicites…
Je fus déçu. L’écran plein de promesses dévoila un ordinateur comme il y en a tant, avec des curriculum vitae, des lettres de présentation, des demandes de rendez-vous. Quand elle se connectait sur ses messageries, je me disais « enfin, il va se passer quelque chose ». Mais non. Juste des amis auprès desquels elle se plaignait de n’arriver à rien, qu’il fallait absolument qu’elle trouve une solution pour l’aider, lui, pour les aider, eux, à se sortir de la situation dans laquelle ils étaient. Ils la rassuraient en lui soufflant gentiment que ça allait s’arranger, qu’il fallait avoir de la patience et du courage, qu’elle trouverait un emploi bientôt. Elles les remerciaient de tout cœur et se remettait à la recherche du Graal alimentaire, de l’activité, qu’elle quelle soit, qui lui rapporterait de quoi ne pas perdre leur petite maison de banlieue tranquille.
Je me fatiguais assez vite de cette surveillance ininterrompue. Somme toute, une histoire banale, sans aucun intérêt. Et puis tous ces soucis ne me concernaient pas. Ne me concernaient plus. J’avais un boulot stable, payé tout juste décemment mais je ne me plaignais pas. J’avais une belle voiture, un écran plat suffisamment grand dans le salon, un smart-phone dernier cri… Et je me demandais soudain combien de temps il me restait à moi d’hypothèque, pour une maison très similaire à celle de mes voisins si ordinaires. Et puis je me remémorais le temps où j’étais comme elle, à l’affût d’un boulot, quémandant les miettes d’un poste qu’un autre avait refusé, ou d’où on l’avait expulsé, avec ou sans parachute… C’est vrai, j’avais oublié. Oubliées les angoisses du réveil, les lettres trop respectueuses ou les coup de téléphone implorants une entrevue, oubliés les café mal digérés, les trajets interminables jusqu’à l’autre bout de la ville pour rien. J’avais oublié que je n’étais qu’un parmi tant d’autres, et que je pompais, pompais, et pompais depuis toujours... J’avais oublié qu’il me restait 20 ans d’hypothèque, encore six ans de crédit sur ma voiture, 8 traites pour l’écran TV…
Ce soir-là, j’ai attendu que mes voisins soient rentrés tous les deux, j’ai sonné à leur porte, je leur ai offert de partager avec moi une bonne bouteille de vin. Nous l’avons bu ensemble et ils se sont avérés être des gens charmants, cultivés, et de bonne compagnie. Lui est chercheur dans un laboratoire appartenant à une fondation privée qui œuvre pour l’environnement et l’éducation, elle est artiste peintre (les murs de la maison sont remplis de ses œuvres). Et moi je me suis senti très con devant autant de gentillesse et de talent. Con et honteux. Je visualisais mes jumelles de haute précision à vision nocturne en train d’espionner cette femme douce et intelligente, essayant de trouver dans sa vie ce qui me manquait à moi…
Le lendemain matin j’ai retrouvé un vieux sac de voyage, l’ai rempli de l’indispensable immédiat, l’ai mis sur mon dos, suis allé à la banque retirer ce qui pouvait l’être, ai appeler le bureau pour leur dire que je ne reviendrais pas le lundi suivant, fais le plein de la voiture, et pris la route. Je ne savais pas où j’allais, ni combien de temps ça allait durer. Je me sentais libre. Et soulagé, tellement soulagé...
Combien de temps cela peut-il prendre de se retrouver... En tout cas une chose est sure, plus jamais je ne pomperais.
Texte © Florence Marthe / 24 août 2010