Mercredi 25 août 2010 3 25 /08 /Août /2010 12:08

Première partie ici

 

Elle part un peu plus tard le matin, jamais avant 9h00, parfois même 9h30 ou plus, cela dépendait. Elle n’était jamais habillée de la même façon : un jour tailleur stricte avec cheveux tirés et talons hauts, un autre jour plus informelle, en jean et veste masculine. Mais quoiqu’elle portât, il émanait d’elle une curieuse élégance, mélange subtil de nonchalance, d’apparente  confiance en soi, d’insouciance et de sérieux à la fois. Le plus souvent elle revenait au bout de quelques heures, et passait le reste de la journée ou presque devant son ordinateur portable posé sur la table du salon. Cela tombait bien car depuis ma fenêtre j’avais une vue absolument imprenable sur son épaule droite, sa nuque et son écran allumé. C’est ainsi que je compris qu’elle cherchait du travail. En recherche d’emploi, comme on dit. Elle cherchait à se faire employer, à se faire exploiter (si l’on en croit le vocabulaire courant des entreprises qui consiste à « exploiter au mieux les ressources humaines…). Donc elle sortait pour aller se présenter à des postes vacants… D’après l’encyclopédie Larousse, le terme vacant se dit “1) d'une charge, d'un poste momentanément sans titulaire.
 2) Se dit d'une place non retenue, non occupée.
 3) Biens vacants ou sans maître, biens n'ayant pas fait l'objet d'une appropriation ou objets abandonnés.
 4) Succession vacante, succession ouverte pour laquelle il n'y a pas d'héritier connu ou à laquelle les héritiers appelés renoncent.” Le mot vacant désigne donc en gros quelque chose de vide, ou dont on ne veut pas… Et pourtant elle en voudrait bien, elle, de cette vacance, je le savais au travers de  ses allers et venues, de ses recherches incessantes sur Internet, de ses regards tristes et souvent las quand elle sortait sur la terrasse pour prendre l’air, un thé à la main. Mais jour après jour, les réponses négatives arrivaient. Cette avalanche de mauvais résultats me titillait et me poussa à être un peu plus indiscret : je me penchais sur son ordinateur, sur cet écran lumineux, porte ouverte sur ses secrets les plus intimes. J’ai du acheté de meilleures jumelles mais je me dis que cela valait le coup, après tout j’avais pris mes vacances pour observer, donc j’observais de plus près, de plus en plus près, avec l’excitation d’un gosse en train de préparer une bêtise en cachette. J’imaginais des découvertes extraordinaires, des secrets inavouables, des relations illicites…

 

Je fus déçu. L’écran plein de promesses dévoila un ordinateur comme il y en a tant, avec des curriculum vitae, des lettres de présentation, des demandes de rendez-vous. Quand elle se connectait sur ses messageries, je me disais « enfin, il va se passer quelque chose ». Mais non. Juste des amis auprès desquels elle se plaignait de n’arriver à rien, qu’il fallait absolument qu’elle trouve une solution pour l’aider, lui, pour les aider, eux, à se sortir de la situation dans laquelle ils étaient. Ils la rassuraient en lui soufflant gentiment que ça allait s’arranger, qu’il fallait avoir de la patience et du courage, qu’elle trouverait un emploi bientôt. Elles les remerciaient de tout cœur et se remettait à la recherche du Graal alimentaire, de l’activité, qu’elle quelle soit, qui lui rapporterait de quoi ne pas perdre leur petite maison de banlieue tranquille.

 

Je me fatiguais assez vite de cette surveillance ininterrompue. Somme toute, une histoire banale, sans aucun intérêt. Et puis tous ces soucis ne me concernaient pas. Ne me concernaient plus. J’avais un boulot stable, payé tout juste décemment mais je ne me plaignais pas. J’avais une belle voiture, un écran plat suffisamment grand dans le salon, un smart-phone dernier cri… Et je me demandais soudain combien de temps il me restait à moi d’hypothèque, pour une maison très similaire à celle de mes voisins si ordinaires. Et puis je me remémorais le temps où j’étais comme elle, à l’affût d’un boulot, quémandant les miettes d’un poste qu’un autre avait refusé, ou d’où on l’avait expulsé, avec ou sans parachute… C’est vrai, j’avais oublié. Oubliées les angoisses du réveil, les lettres trop respectueuses ou les coup de téléphone implorants une entrevue, oubliés les café mal digérés, les trajets interminables jusqu’à l’autre bout de la ville pour rien. J’avais oublié que je n’étais qu’un parmi tant d’autres, et que je pompais, pompais, et pompais depuis toujours... J’avais oublié qu’il me restait 20 ans d’hypothèque, encore six ans de crédit sur ma voiture, 8 traites pour l’écran TV…

 

Ce soir-là, j’ai attendu que mes voisins soient rentrés tous les deux, j’ai sonné à leur porte, je leur ai offert de partager avec moi une bonne bouteille de vin. Nous l’avons bu ensemble et ils se sont avérés être des gens charmants, cultivés, et de bonne compagnie. Lui est chercheur dans un laboratoire appartenant à une fondation privée qui œuvre pour l’environnement et l’éducation, elle est artiste peintre (les murs de la maison sont remplis de ses œuvres). Et moi je me suis senti très con devant autant de gentillesse et de talent. Con et honteux. Je visualisais mes jumelles de haute précision à vision nocturne en train d’espionner cette femme douce et intelligente, essayant de trouver dans sa vie ce qui me manquait à moi…

 

Le lendemain matin j’ai retrouvé un vieux sac de voyage, l’ai rempli de l’indispensable immédiat, l’ai mis sur mon dos, suis allé à la banque retirer ce qui pouvait l’être, ai appeler le bureau pour leur dire que je ne reviendrais pas le lundi suivant, fais le plein de la voiture, et pris la route. Je ne savais pas où j’allais, ni combien de temps ça allait durer. Je me sentais libre. Et soulagé, tellement soulagé...

 

Combien de temps cela peut-il prendre de se retrouver... En tout cas une chose est sure, plus jamais je ne pomperais. 

 

Texte © Florence Marthe / 24 août 2010

Par Florence Marthe - Publié dans : Textes
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Mardi 24 août 2010 2 24 /08 /Août /2010 16:50

Les Shaddocks continuaient de pomper. Et moi aussi. Jour après jour, je pompais, je pompais... Ça évite de penser. Penser à tout ce qui va mal sur la planète, chez les voisins, dans sa vie. Métro, boulot, fatigue, dormir, dormir enfin… Et puis recommencer. Un jour je me rendis compte que mes voisins, que je ne trouvais pas spécialement sympathiques et que je croyais à milles lieues de me ressembler, faisaient la même chose que moi: ils pompaient. J’ai alors pris tous mes RTT en retard et je  me suis arrêté un instant pour les regarder vivre, depuis ma fenêtre à moitié close, pour observer ce qui les rendaient un peu  proche de moi, malgré nos différences évidentes de mode de vie et de comportements…

 

Départ tous les matins à 8h30 pétantes, jamais en retard ou presque (moi qui n’ai jamais réussi à être à l’heure le matin, cette ponctualité royale m’épatait). Il ne rentre pas avant 19h30. Je supposais donc qu’il allait à son bureau et ne rentrait qu’après sa journée de travail obligatoire accomplie. Probablement commercial (ou "Responsable de comptes clients" comme on dit aujourd’hui pour faire moins tarte et remonter son estime de soi) dans une grande entreprise, je l’imaginais remplissant consciencieusement la paperasserie du matin, écrivant mail après mail ("Cher Monsieur, suite à notre conversation téléphonique d’hier après-midi, j’ai le plaisir de vous envoyer ci-joint une information complète sur notre société, qui je l’espère, vous aidera à choisir parmi nos produits, les plus compétitifs du marché…blabla… En vous remerciant de l'attention que vous portez à notre société..., etc."), prenant sa pause déjeuner vers 13h00 au petit restaurant le plus proche de son bureau pour prendre un repas simple mais agréable, peut-être avec d’autres employés du bureau, suivi d’un petit café bien serré, et revenant à son travail, passant des coups de fil, écrivant d’autres mails, passant le temps dans des réunions inutiles mais indispensables pour le bon fonctionnement de l’entreprise et la motivation des salariés, donnant des directives à sa jeune assistante (en fait la secrétaire de tout l’étage mais il préfère penser que c’est « son » assistante). En somme, pas un travail passionnant mais pas désagréable non plus : « Il y a pire comme place » lui diraient ses collègues, et lui acquiescerait mollement, en se disant qu’au fond, c’est vrai, il y a pire… Et quand l’heure viendrait, il reprendrait sa voiture sur le parking, en ruminant contre cet abruti de M… qui obtient de meilleurs résultats que lui, uniquement parce que le patron l’aime bien et lui refile les meilleurs prospects (un prospect, c’est un client potentiel, donc une prime potentielle, donc de meilleures vacances potentielles, un écran plat géant dans le salon, une voiture de classe supérieure, des costumes plus chers pour se faire mousser devant les voisins (moi ?), un téléphone intelligent - oui il y en a, et des tas d’autres choses encore qui procurent la satisfaction dérisoire d’avoir tout ce qu’il faut avoir). Tout en ruminant des idées de sabotages pour M…, il démarrerait et rentrerait à la maison, où elle l’attendrait devant 1) un documentaire animalier ou une comédie sentimentale , 2) un diner qui mijote, 3) ses ongles qui sèchent…

 

Fin de la première partie.

 


Par Florence Marthe - Publié dans : Textes
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Samedi 21 août 2010 6 21 /08 /Août /2010 18:58

Mathilde s’est encore remise avec son mec. Celui qui lui en fait voir de toutes les couleurs, qui veut la mettre à poil sur Internet, et qui lui fait des fausses promesses de mariage pour pouvoir mieux la sauter! C’est un monde quand même! Elle le sait pourtant qu’il ne vaut rien ce type. Qu’il a un trou noir dans le casque et qu’il est dangereux. Oui, j’ai bien dit dangereux. Il va la casser en mille morceaux si ça continue, déjà que c’est pas bien solide tout ça. Mathilde, oui, c’est pas vraiment du solide niveau tour de contrôle. Y a des ratés, c’est sûr… Non, c’est pas nouveau, mais cette histoire avec Édouard (le gros con là, son mec), ça va pas arranger la configuration du système. Faut s’attendre à des bugs. Et des gros, je vous dis ! Elle se rend pas compte des dégâts que ça va causer dans le disque dur interne ! Et pourtant, tu sais quoi ? La dernière fois que j’en ai parlé avec elle, elle m’a dit, texto, comme ça : « Édouard, c’est un malade du cerveau, il a un problème psychologique, il est fou ». Comme ça qu’elle m’a dit ! Et puis voilà qu’elle se remet avec. Non mais des fois quand même. En même temps, ça me regarde pas vous me direz. Elle fait ce qu’elle veut Mathilde. Mais elle ferait quand même mieux de se méfier. Ça coûte rien la méfiance, et ça peut rendre service. Surtout à son âge ! Perdre son temps avec des cinglés alors qu’il y a peut-être des tas de mecs bien qui attendent que ça de pouvoir lui faire la cour à Mathilde. Pourquoi pas ? Prenez-moi par exemple, je suis un mec bien, non ? J’ai une bonne retraite, de l’éducation, j'ai même un peu d’allure… Eh bien si je voulais, je pourrais lui faire la cour. Je l’emmènerais en voyage, elle paiera rien, invitée elle serait, pas comme avec cet abruti d’Édouard (quel nom à la con il a en plus) où même ses souvenirs à 20 dollars c’est elle qui se les paie ! Je lui montrerais les petits restaurants, ceux qui paient pas de mine mais avec des trésors dans l'assiette et où le patron est tellement drôle, mais je regarderais pas à la dépense, ça c’est sûr ! Et puis je lui parlerais gentiment, pas comme à une demeurée qui ne sait rien de rien. C’est comme ça qu’il lui parle, l’autre, sur un ton d’une condescendance !! J’en ai eu honte pour lui plus d’une fois, vous pouvez me croire. Mais elle se rend compte de rien, elle minaude, elle écarquille des yeux de poisson mort d’amour… Ça me crève le cœur rien que d’y penser. Bon faut dire qu’elle a pas beaucoup de culture non plus. Elle est pas curieuse de nature. Il faut lui apporter un peu tout sur un plateau, lui raconter des histoire faciles, des histoires de voyages, des anecdotes… Puis elle s’intéresse à pas grand-chose en fin de compte. Elle a l’air d’écouter, et en fait, non, elle écoute pas vraiment. Comme si elle était dans un autre monde, en partie du moins. Alors Édouard, lui il sait y faire, c’est vrai. Il la trimballe de l’Argentine à Rio, de l’Egypte aux Châteaux de la Loire, l’Amérique… Et ça lui coûte pas un rond. Que des paroles, paroles et encore des paroles... Et elle les boit, ses paroles. Comme si c’était le nectar des Dieux… Elle se soumet, apparemment avec délice, à l'arrogance de ce petit-bourgeois de province.

 

Moi je ne suis pas bien né, mais de la culture j’en ai, et moi aussi j’ai voyagé, beaucoup, presque trop… J’ai la peau tannée des bourlingueurs, les yeux un peu tristes de ceux qui en ont trop vu parfois… Les pays, je les ai vus de l’intérieur, là où les touristes ne vont pas. Et Mathilde, les misères des autres, elle aime pas ça. Elle veut même pas en entendre parler. Ça ne la concerne simplement pas. Alors oui, je sais pas bien y faire avec Mathilde. Je lui rappelle la vraie vie. Celle des gens simples, authentiques, qui ont des vrais soucis, mais aussi des vraies joies, de celles qui vous gonflent le cœur à le faire exploser… Mathilde elle aime pas ça non plus la vraie vie. Elle préfère imaginer celle qu’elle aurait voulue au lieu de vivre la sienne. Alors évidemment je cadre pas dans son univers, dans sa bulle de haute protection contre le monde dont elle se fout pas mal.

 

En fin de compte, elle peut bien se le garder son Édouard, il va lui bouffer le cœur jusqu’à la moelle, et elle pleurera sur elle-même, en jouant les victimes ! Mais c’est son problème. Après tout, je suis encore un peu jeune, pas mal du tout pour mon âge, j’ai même encore du succès auprès des femmes… Des Mathilde y en a plein dans le monde, et des mieux en plus ! Des plus gentilles, avec un cœur grand ouvert, et de la tendresse à revendre…

 

 

Par flormarthe.over-blog.com - Publié dans : Textes
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Mercredi 18 août 2010 3 18 /08 /Août /2010 19:41

Subsersif, d'une logique implacable et brillante, Bernard Friot* est extrèmement rafraichissant, de par son analyse de la belle mouise dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui. Au travers de l'étude de la sémantique, ils nous explique très simplement comment nos "dirigeants" nous font croire à tout et à n'importe quoi, pour mieux nous sucer le sang.

Et tout le secret de la manipulation passe par des mots, de simples mots, qui se transforment, bien sur, en énormes maux, que nous subissons, et nourrissons, en acceptant les figures imposées d'un système auquel nous n'appartenons même pas, nous contentant d'en être les esclaves consentants et misérables.

 

Des solutions? oui il y en a, et en plus même pas compliquées...

 

Des mensonges? Oui on nous en gave depuis des décennies, et plus c'est gros plus ça passe...

 

Gauchiste? Un peu, oui et alors?

 

Cliquez ICI pour voir une des conférences de Bernard Friot où il nous explique tout ça bien clairement. Ça vaut le coup d'oreille: ouvrez vos cerveaux, la révolution pacifique est en marche...

 

*(sociologue et économiste engagé, auteur de "L'enjeu des retraites", Édition La Dispute, 2010) 

Par flormarthe.over-blog.com - Publié dans : Textes
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